Résolution d’un problème d’élasticité linéaire bidimensionnel par la méthode de la fonction d’Airy.
Dans cet exercice, on étudie la concentration de contraintes au voisinage d’un trou circulaire dans une plaque de grande dimension soumise à une traction uniforme \(\sigma\) à l’infini. Ce problème classique, résolu analytiquement par Kirsch (1898), constitue une référence fondamentale en mécanique de la rupture et en dimensionnement de structures.
Position du problème
On considère une plaque élastique isotrope linéaire, de grandes dimensions, percée d’un trou circulaire de rayon \(a\). La plaque est soumise à une contrainte de traction uniforme \(\sigma\) appliquée à l’infini selon la direction \(x_1\).
Géométrie et système de coordonnées
- Le trou circulaire de rayon \(a\) est centré à l’origine du repère.
- On utilise les coordonnées cartésiennes \((x_1, x_2)\) ou polaires \((r, \theta)\).
- Le chargement à l’infini est uniaxial : \(\sigma^{\infty}_{11} = \sigma\), toutes les autres composantes étant nulles.
Hypothèses
- Élasticité linéaire isotrope.
- Déformations planes ou contraintes planes.
- Pas de forces volumiques (\(\mathbf{f}_v = \mathbf{0}\)).
- Plaque de dimensions infinies devant \(a\).
Surfaces et conditions aux limites
- \(\Gamma_0\) : bord du trou à \(r = a\)
- \(\Gamma_\infty\) : frontière à l’infini
Figure : plaque percée sous traction uniforme.
Conditions aux limites :
\(\sigma_{rr}(a,\theta)=0\), \(\sigma_{r\theta}(a,\theta)=0\)
À l’infini : \[
\sigma_{rr}^{\infty} = \frac{\sigma}{2}(1 + \cos 2\theta)
\]
I. Méthode de la fonction d’Airy
1. Équations fondamentales en 2D
En l’absence de forces volumiques, les équations d’équilibre s’écrivent :
\[\frac{\partial \sigma_{11}}{\partial x_1} + \frac{\partial \sigma_{12}}{\partial x_2} = 0\] \[\frac{\partial \sigma_{21}}{\partial x_1} + \frac{\partial \sigma_{22}}{\partial x_2} = 0\]
On introduit une fonction scalaire \(\Phi(x_1, x_2)\), appelée fonction d’Airy, telle que les contraintes s’en déduisent par :
\[\sigma_{11} = \frac{\partial^2 \Phi}{\partial x_2^2}, \quad \sigma_{22} = \frac{\partial^2 \Phi}{\partial x_1^2}, \quad \sigma_{12} = -\frac{\partial^2 \Phi}{\partial x_1 \partial x_2}\]
Ces relations vérifient identiquement les équations d’équilibre.
2. Équation de compatibilité — Condition biharmonique
Pour que le champ de contrainte ainsi défini soit physiquement admissible, il doit satisfaire l’équation de compatibilité (qui garantit l’existence d’un champ de déplacement régulier).
En contraintes planes, l’équation de compatibilité de Beltrami-Michell se réduit à :
\[\Delta(\sigma_{11} + \sigma_{22}) = 0\]
En remplaçant les contraintes par leurs expressions en fonction de \(\Phi\), on obtient l’équation biharmonique :
\[\Delta\Delta\Phi = \frac{\partial^4 \Phi}{\partial x_1^4} + 2\frac{\partial^4 \Phi}{\partial x_1^2 \partial x_2^2} + \frac{\partial^4 \Phi}{\partial x_2^4} = 0\]
Problème : Trouver une fonction \(\Phi\) biharmonique dont les dérivées secondes satisfont les conditions aux limites du problème.
3. Passage en coordonnées polaires
La géométrie circulaire du trou invite à utiliser les coordonnées polaires \((r, \theta)\). Les relations entre coordonnées cartésiennes et polaires sont :
\[x_1 = r\cos\theta, \quad x_2 = r\sin\theta\] \[r = \sqrt{x_1^2 + x_2^2}, \quad \theta = \arctan\left(\frac{x_2}{x_1}\right)\]
4. Fonction d’Airy en coordonnées polaires
En coordonnées polaires, les composantes du tenseur des contraintes s’expriment à partir de \(\Phi(r, \theta)\) par :
\[\sigma_{rr} = \frac{1}{r}\frac{\partial \Phi}{\partial r} + \frac{1}{r^2}\frac{\partial^2 \Phi}{\partial \theta^2}\] \[\sigma_{\theta\theta} = \frac{\partial^2 \Phi}{\partial r^2}\] \[\sigma_{r\theta} = -\frac{\partial}{\partial r}\left(\frac{1}{r}\frac{\partial \Phi}{\partial \theta}\right)\]
Le laplacien en polaires est :
\[\Delta\Phi = \frac{\partial^2 \Phi}{\partial r^2} + \frac{1}{r}\frac{\partial \Phi}{\partial r} + \frac{1}{r^2}\frac{\partial^2 \Phi}{\partial \theta^2}\]
et l’équation biharmonique \(\Delta\Delta\Phi = 0\) doit toujours être satisfaite.
II. Résolution détaillée
1. Choix de la fonction d’Airy
Le chargement à l’infini présente deux contributions : - Une partie isotrope (indépendante de \(\theta\)) correspondant à la pression moyenne. - Une partie déviatorique variant en \(\cos 2\theta\).
On cherche donc \(\Phi\) sous la forme d’une somme d’une partie axisymétrique et d’une partie périodique en \(\cos 2\theta\) :
\[\Phi(r, \theta) = f(r) + g(r)\cos 2\theta\]
La forme générale d’une fonction biharmonique en polaires est :
\[\Phi(r, \theta) = A_0 + B_0 \log r + C_0 r^2 + D_0 r^2 \log r + \left(A_2 r^2 + B_2 r^4 + \frac{C_2}{r^2} + D_2\right)\cos 2\theta\]
où les constantes \(A_0, B_0, C_0, D_0, A_2, B_2, C_2, D_2\) sont à déterminer par les conditions aux limites.
Les termes \(D_0 r^2 \log r\) et \(B_2 r^4\) sont exclus car ils ne tendent pas vers zéro à l’infini ou produisent des contraintes non bornées.
2. Condition à l’infini (\(r \to \infty\))
Lorsque \(r \to \infty\), l’état de contrainte doit tendre vers la traction simple :
\[\sigma_{11}^\infty = \sigma, \quad \sigma_{22}^\infty = 0, \quad \sigma_{12}^\infty = 0\]
En polaires, cela donne :
\[\sigma_{rr}^\infty = \frac{\sigma}{2}(1 + \cos 2\theta), \quad \sigma_{\theta\theta}^\infty = \frac{\sigma}{2}(1 - \cos 2\theta), \quad \sigma_{r\theta}^\infty = -\frac{\sigma}{2}\sin 2\theta\]
En identifiant avec les expressions issues de \(\Phi\), on détermine les constantes pour \(r\) grand :
\[C_0 = \frac{\sigma}{4}, \quad A_2 = -\frac{\sigma}{4}, \quad D_2 = 0\]
3. Condition au bord du trou (\(r = a\))
La surface du trou est libre de contrainte :
\[\sigma_{rr}(a, \theta) = 0, \quad \sigma_{r\theta}(a, \theta) = 0 \quad \forall \theta\]
En appliquant ces conditions, on obtient un système linéaire pour les constantes restantes :
Partie axisymétrique (termes indépendants de \(\theta\)) : \[B_0 = -\frac{\sigma a^2}{2}\]
Partie \(\cos 2\theta\) : \[C_2 = -\frac{\sigma a^4}{4}, \quad A_2 \text{ déjà déterminé}, \quad D_2 = \frac{\sigma a^2}{2}\]
4. Champ de contraintes final — Solution de Kirsch
En reportant les constantes dans les expressions des contraintes, on obtient la solution de Kirsch (1898) :
\[\boxed{\begin{aligned}
\sigma_{rr} &= \frac{\sigma}{2}\left(1 - \frac{a^2}{r^2}\right) + \frac{\sigma}{2}\left(1 - 4\frac{a^2}{r^2} + 3\frac{a^4}{r^4}\right)\cos 2\theta \\[1em]
\sigma_{\theta\theta} &= \frac{\sigma}{2}\left(1 + \frac{a^2}{r^2}\right) - \frac{\sigma}{2}\left(1 + 3\frac{a^4}{r^4}\right)\cos 2\theta \\[1em]
\sigma_{r\theta} &= -\frac{\sigma}{2}\left(1 + 2\frac{a^2}{r^2} - 3\frac{a^4}{r^4}\right)\sin 2\theta
\end{aligned}}\]
Ces expressions constituent la solution analytique exacte du problème dans le cadre de l’élasticité linéaire.
III. Analyse des résultats
1. Concentration de contrainte au bord du trou
Au bord du trou (\(r = a\)), les expressions se simplifient :
\[\sigma_{rr}(a, \theta) = 0, \quad \sigma_{r\theta}(a, \theta) = 0\]
\[\sigma_{\theta\theta}(a, \theta) = \sigma(1 - 2\cos 2\theta)\]
2. Points critiques
Point A (\(\theta = \pi/2\), sommet du trou) : \[\sigma_{\theta\theta} = \sigma(1 - 2\cos\pi) = 3\sigma\] La contrainte est triplée par rapport à la contrainte appliquée.
Point B (\(\theta = 0\), équateur du trou) : \[\sigma_{\theta\theta} = \sigma(1 - 2\cos 0) = -\sigma\] La contrainte est en compression.
3. Facteur de concentration de contrainte
Le facteur théorique de concentration de contrainte (SCF) est défini par :
\[K_t = \frac{\sigma_{\theta\theta}^{\max}}{\sigma} = 3\]
Ce résultat est fondamental : pour un trou circulaire dans une plaque infinie, la contrainte maximale vaut 3 fois la contrainte nominale appliquée.
IV. Applications numériques
Les paramètres suivants correspondent à la Plaque 1 de l’exercice :
- Rayon du trou : \(a = 20\) mm
- Contrainte à l’infini : \(\sigma = 10\) MPa
- Module de Young : \(E = 210\) GPa
- Coefficient de Poisson : \(\nu = 0.3\)
\(\displaystyle \text{Point A }(\theta=\pi/2) : \sigma_{\theta\theta} = 30 \text{ MPa}\)
\(\displaystyle \text{Point B }(\theta=0) : \sigma_{\theta\theta} = -10 \text{ MPa}\)
\(\displaystyle \text{Facteur de concentration : } K_t = 3\)
V. Exercice d’application
Énoncé
On considère une plaque en acier (\(E = 210\) GPa, \(\nu = 0.3\)) avec un trou de rayon \(a = 20\) mm, soumise à une traction \(\sigma = 10\) MPa.
- Calculer la contrainte orthoradiale \(\sigma_{\theta\theta}\) aux points \(A\) (\(\theta = \pi/2\)) et \(B\) (\(\theta = 0\)) situés au bord du trou.
- En déduire le facteur de concentration de contrainte \(K_t\).
- À quelle distance radiale du bord du trou la perturbation due au trou devient-elle négligeable (disons \(< 5\%\)) ?
Correction
1. Au bord du trou, \(\sigma_{\theta\theta}(a, \theta) = \sigma(1 - 2\cos 2\theta)\) :
- Point A (\(\theta = \pi/2\)) : \(\sigma_{\theta\theta} = 10 \times (1 - 2(-1)) = 30\) MPa
- Point B (\(\theta = 0\)) : \(\sigma_{\theta\theta} = 10 \times (1 - 2(1)) = -10\) MPa
2. \(K_t = \sigma_{\theta\theta}^{\max}/\sigma = 30/10 = 3\).
3. Pour \(\theta = \pi/2\), \(\sigma_{\theta\theta}(r) = \frac{\sigma}{2}(2 + \frac{a^2}{r^2} + 3\frac{a^4}{r^4})\). La perturbation est inférieure à 5% lorsque \(\sigma_{\theta\theta}(r) \approx \sigma\), soit environ \(r \geq 3a\).
Conclusion
Dans cette étude théorique, nous avons :
- Rappelé les équations fondamentales de l’élasticité plane et la méthode de la fonction d’Airy.
- Résolu le problème de la plaque trouée en traction, obtenant la solution analytique de Kirsch.
- Mis en évidence un facteur de concentration de contrainte \(K_t = 3\) au bord du trou.
- Implémenté la solution pour visualiser les champs de contrainte.
Ce résultat analytique servira de référence pour la validation du calcul numérique par éléments finis.